Auschwitz ou la différence du génocide juif
Les médias, comme il convient dans une démocratie attachée à ses valeurs humanistes, ne manquent pas d’assumer également une fonction pédagogique à l’occasion du soixantième anniversaire de la Libération d’Auschwitz. L’historien ne saurait que se féliciter de cette contribution à la diffusion du savoir historique. Ce dernier s’élabore dans un travail rigoureux. Il s’attache à serrer ces faits du passé au plus près, sans confondre les séries auxquelles ils appartiennent. De telles distinctions sont indispensables à leur saisie correcte. S’agissant justement d’Auschwitz, il importe de restituer à ce lieu d’histoire ce qui s’y est accompli, et tout ce qui s’y est accompli.
La difficulté essentielle autour de la commémoration de la libération du 27 janvier 1945 est justement de rendre compte de la dualité d’Auschwitz. L’usage veut qu’on présente ce lieu – dont on a fait un symbole – à la fois comme un camp de concentration et d’extermination. La notion est quelque peu confuse et le public ne perçoit guère la différence. Elle est pourtant essentielle sous peine d’écraser l’histoire sous le poids de morts. La mémoire serait vaine si elle ne rendait aux morts l’histoire de leur mort et n’identifiait les mécanismes qui l’ont administrée, pour l’instruction du temps présent.
Cette différence qui oblige à distinguer le camp de concentration et ce qu’on appelle le camp d’extermination, c’est la différence du génocide juif. L’événement ne se confond pas avec la mort concentrationnaire. Les Juifs du génocide ne sont pas déportés pour être enfermés dans un camp de concentration.
A Auschwitz Birkenau, ils disparaissent dès leur arrivée. Ils disparaissent au sens où le chef des SS, Himmler utilise la formule, le 6 octobre 1943. Parlant aux dignitaires du parti nazi, et à propos des seuls Juifs, de “la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre”, il ne laisse planer aucune ambiguïté sur le sens de cette extermination. “Dites si vous voulez, de les tuer ou de les faire tuer”, précise-t-il. Ses tueurs SS disposent de structures adéquates pour exécuter cette “grave décision” d’assassiner un peuple.
Tantôt, des escadrons mobiles de la mort, des Groupes d’action de la SS et de la Police se déplacent vers leurs victimes pour les fusiller en masse à la sortie des villes et des villages. Un quart du génocide juif s’accomplit de cette manière en dehors de tout camp dans les territoires occupés de l’Est européen.
Tantôt, les tueurs SS sont installés à demeure dans un centre fixe d’extermination. Ce lieu n’est pas à proprement parler un camp voué à l’internement de déportés. Au plus, il comporte quelques bâtiments dont ceux, indispensables, qui sont aménagés en chambres à gaz à défaut de camions à gaz. Au départ de l’événement génocide, ils n’ont même pas une installation d’incinération pour faire disparaître les cadavres. Le personnel détenu est aussi réduit à l’indispensable, une trentaine de déportés juifs ici, quelques centaines là, retenus en vie pour l’intendance des SS et de la mort. Ainsi organisé, le centre de mise à mort extermine, dès leur arrivée, tous les déportés juifs qui y sont amenés. Il n’y a pas de sélection à l’arrivée à Chelmno, à Treblinka, à Sobibor et à Belzec. Près de la moitié du génocide s’accomplit dans ces terminus ferroviaires équipés pour massacrer tous les arrivants.
Le dernier quart du génocide s’exécute à l’arrivée à Auschwitz Birkenau et, dans une bien moindre mesure, à Lublin-Maïdanek. Là, le centre d’extermination est installé, avec son équipement de gaz homicide, dans un camp de concentration, mais ce dernier n’est toujours pas ce qu’on a pris l’habitude de qualifier de “camp d’extermination”. Le million de Juifs qui y sont déportés pour le génocide y sont gazés, le jour même de leur sortie des convois.
Cet assassinat de masse, méthodique et systématique ne procède pas de l’histoire de la mort qui se déroule dans le camp de concentration.
Auschwitz est, à cet égard, un cas d’école. En raison de la libération de janvier 1945, ce camp n’a pas connu la dernière phase de l’histoire concentrationnaire avec l’effondrement du système des camps nazis dans la débâcle du IIIe Reich. Les sources documentaires désormais disponibles permettent d’évaluer l’ampleur de cette mort concentrationnaire à Auschwitz. De mai 1940 à janvier 1945, environ 130.000 détenus y ont péri. Ce qui, sur les 360.000 détenus effectivement immatriculés dans le complexe d’Auschwitz pendant ses cinq années d’existence, représente une mortalité d’environ 36%.
A Auschwitz comme ailleurs, la mort est constitutive des camps de concentration nazis. Elle s’inscrit dans leur architecture. Avec sa cheminée qui fume, le crématoire, présent dans tous les grands camps nazis, les désigne comme des camps de la mort. Mais ils ne sauraient, pour autant, s’identifier aux lieux conçus pour l’assassinat d’un peuple.
La confusion dans les esprits vient de la dualité d’Auschwitz. Là, les SS font la différence, à l’arrivée des convois juifs et des seuls convois juifs. Les historiens sont particulièrement bien documentés pour mesurer la différence, en ce qui concerne la déportation ‘occidentale’, et notamment le cas ‘belge’. Les guillemets s’imposent ici. Les 25.257 déportés raciaux qui, rassemblés à Malines, sont arrivés à Auschwitz ne sont pas belges pour la plupart. Il y a à peine 1.203 citoyens belges parmi eux. C’est précisément parce qu’ils sont massivement des étrangers, des immigrés récents, voire des réfugiés que l’Occupant parvient à déporter les Juifs du pays en si grand nombre sans provoquer une crise politique avec ses autorités nationales. Arrivés à Auschwitz en 27 convois, les deux tiers des déportés juifs – 62,7 % – sont immédiatement assassinés, dès leur descente des trains. Disparaissent ainsi au sens où Himmler, le chef des SS, utilise l’expression 15.621 hommes, femmes – surtout les femmes, les ¾ des Juives déportées – et enfants – quasi tous. Ces personnes déportées au titre de la solution finale n’ont pas eu d’autre histoire à Auschwitz que celle de leur mort immédiate dans ce centre d’extermination du génocide juif.
L’autre tiers – exactement 9.636 déportés dont 351 Tziganes, y compris les enfants – partage l’histoire des concentrationnaires d’Auschwitz. Les “survivants” de cette captivité subissent en janvier 1945 les terribles “marches de la mort” lors de l’évacuation devant l’avance de l’armée rouge. Le 8 mai 1945, ils sont seulement 1.207 encore en vie. _
Mais à ne considérer que ce bilan des déportations raciales de Belgique, la mémoire risque, soixante ans après, d’évacuer l’événement colossal qui se déroulait, à chaque arrivée d’un convoi juif de Malines à Auschwitz. Elle s’interdirait, ce faisant, de comprendre ce qu’est un génocide, une connaissance plus que jamais indispensable dans cette dérive nationaliste et ethno-centriste de fin de siècle.
Maxime Steinberg, janvier 2005
Bibligraphie de Maxime Steinberg, historien du génocide nazi en Belgique
STEINBERG, Maxime, L’Etoile et le fusil, La traque des Juifs: 1942-1944, Ed. Vie Ouvrière, 269 p., 2-87003-210-2, 1987
STEINBERG, Maxime, Mille neuf cent quarante deux, les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique, Ed. Vie Ouvrière, 1984
STEINBERG, Maxime, La Question juive, 1943-1944, Ed. Vie Ouvrière, 200 p., 2-870031-77-7, 1984
STEINBERG, Maxime, Les Yeux du témoin et le regard du borgne, l’histoire face au révisionnisme, Ed. Cerf, 213 p., 22 x 14 cm, Collection L’Histoire à vif, 2-204-04107-6, 1990, Le journal du docteur Kremer, médecin SS d’Auschwitz d’août à novembre 1942, livre un témoignage oculaire sur les crimes nazis. Ce document fut au centre de la polémique provoquée par l’historien révisionniste R. Faurisson entre 1978 et 1981. M. Steinberg reprend le dossier.
STEINBERG, Maxime, Dossier Bruxelles Auschwitz La police SS et l’extermination des Juifs de Belgique, 1980 Préface de Beate et Serge Klarsfeld, postface de Maurice Pioro, président de l’Union des Déportés Juifs et Ayants Droit de Belgique, édité par le Comité belge de soutien à la partie civile dans le procès des officiers SS Ehlers, Asche, Canaris, responsables de la déportation des Juifs de Belgique. Suivi de documents judiciaires de l’affaire Ehlers.
La Persécution des Juifs en Belgique . (1940-1945) Continuer la lecture →